E-mail: cersine09@gmail.com
Deux barreaux pour une seule juridiction, deux leaderships irréconciliables, une Église contrainte d’intervenir pour éviter le chaos : à Ouanaminthe, la crise entre avocats dépasse désormais le simple conflit corporatiste. Elle expose publiquement les fractures profondes du système judiciaire local, fragilise l’image de la profession et soulève de sérieuses interrogations sur l’éthique, la responsabilité et l’avenir institutionnel de la justice dans le Nord-Est d’Haïti.
Le 19 mai, le monde juridique célèbre traditionnellement la Saint-Yves, en hommage à Yves Hélory de Kermartin (1253-1303), prêtre, magistrat et avocat breton surnommé « l’avocat des pauvres », reconnu pour son intégrité et son engagement en faveur de la justice.
En Haïti, cette journée constitue habituellement un moment de rassemblement pour les professionnels du droit, marqué par des messes d’action de grâce et des réflexions sur les défis de l’État de droit.
Mais à Ouanaminthe, cette célébration prend cette année une tournure particulièrement embarrassante.
Au cœur de la crise : l’existence de deux structures distinctes se réclamant du Barreau d’Ouanaminthe, incapables de s’entendre sur la reconnaissance d’une autorité unique chargée d’encadrer la profession et de défendre le bon fonctionnement de la justice dans cette juridiction.
Une situation qui inquiète jusque dans les plus hautes sphères de la profession.
Dans une correspondance datée du 24 avril 2026, la Fédération des Barreaux d’Haïti (FBH) a officiellement reconnu l’existence de profondes divergences entre les deux entités rivales.
L’organisation affirme que cette crise menace directement « la stabilité institutionnelle, la confraternité ainsi que le bon fonctionnement du service public de la justice ».
Face à l’impasse, la FBH appelle les protagonistes à faire preuve de responsabilité, de retenue et d’esprit confraternel.
Dans une tentative de sortie de crise, l’institution a confié au bâtonnier a.i., Me Justafort Mompremier, la mission d’organiser des élections au Barreau d’Ouanaminthe en septembre 2026, conformément aux règles démocratiques et déontologiques de la profession.
L’objectif affiché est clair : restaurer l’ordre institutionnel avant que la crise ne s’aggrave davantage.
Mais le conflit a désormais dépassé le cadre strictement juridique.
Il s’est invité jusque dans l’Église catholique.
Le 15 mai 2026, les responsables de la paroisse Notre-Dame de l’Assomption ont adressé une correspondance aux avocats de la juridiction après avoir reçu des demandes distinctes des deux camps pour organiser la messe de la Saint-Yves.
Face à cette situation jugée délicate, le curé de la paroisse a convoqué les représentants des deux groupes : Me Joseph Edgar Dumay et Me Justafort Mompremier.
Aucun accord n’a toutefois été trouvé.
Le clergé a alors dû consulter le représentant de l’évêque du diocèse de Fort-Liberté, le supérieur du district ainsi que le conseiller provincial afin de trancher définitivement la question.
La décision de l’Église est sans appel : il n’y aura qu’une seule messe.
Dans une note officielle, les autorités religieuses ont rappelé que l’Église reste « au-dessus de la mêlée », qu’elle œuvre pour la paix et qu’elle refuse d’être instrumentalisée dans un conflit institutionnel.
Ainsi, une seule célébration aura lieu le 19 mai 2026 à 9 heures du matin, en hommage à Saint-Yves.
Aucun discours ne sera autorisé dans l’enceinte de l’église.
Aucune offrande spéciale ne sera recueillie.
Aucun privilège protocolaire ne sera accordé.
Une décision qui sonne comme un rappel sévère à l’ordre.
Pendant que l’Église impose l’unité, les divisions persistent au sein du corps judiciaire.
Me Joseph Edgard Dumay affirme avoir multiplié les efforts pour rapprocher les deux camps.
« Les personnes passent, mais les institutions demeurent. Nous devons mettre nos intérêts de côté afin de sauver la juridiction d’Ouanaminthe. »
De son côté, Me Justafort Mompremier se dit également favorable au dialogue.
« Nous sommes prêts à nous asseoir ensemble afin de sauver la juridiction d’Ouanaminthe. Le dialogue est le seul chemin capable de changer les choses. »
Malgré ces déclarations d’apaisement, les tensions restent palpables et la population observe avec inquiétude ce spectacle inédit.
Car au-delà du conflit entre deux groupes d’avocats, c’est la crédibilité même de l’institution judiciaire qui se retrouve aujourd’hui fragilisée.
Dans une ville frontalière stratégique comme Ouanaminthe, où la justice devrait incarner stabilité et confiance, cette crise envoie un signal profondément inquiétant.
Dans l’opinion publique, les interrogations se multiplient :
Où sont les valeurs morales et éthiques censées guider la profession d’avocat ?
Pourquoi les intérêts personnels ou de groupe semblent-ils primer sur l’intérêt collectif ?
Quel message cette crise envoie-t-elle aux justiciables ?
Et surtout : comment défendre la justice lorsque ceux qui sont censés l’incarner peinent eux-mêmes à préserver son unité ?
À Ouanaminthe, la Saint-Yves 2026 aurait dû célébrer la justice.
Elle révèle aujourd’hui ses profondes fractures.
ExplosionInfo Médias Actualités

