Ecrit par: Villardouin CERSINE; Journaliste d'investigation
E-mail: cersine09@gmail.com
Fort-Liberté, Nord-Est, vendredi 2 octobre 2026 — La cérémonie d’installation de Me Wilfrid Brutus à la tête du Tribunal de première instance de Fort-Liberté, prévue jeudi 1er octobre à 10 h 30, n’a finalement pas eu lieu. Une mobilisation a empêché la tenue de l’activité et entraîné la fermeture de la juridiction, dans un contexte de contestation de la révocation de l’ancien doyen, Me Louicius Brenord.
Des avocats, des organisations locales et des représentants de la société civile dénoncent cette décision et s’opposent au retour de Me Wilfrid Brutus à la tête de la juridiction. Ils demandent au Conseil supérieur du pouvoir judiciaire (CSPJ) d’ouvrir une enquête sur le fonctionnement de la justice dans le département du Nord-Est.
Une cérémonie d’installation empêchée
Selon le constat de journalistes présents à Fort-Liberté, le tribunal est resté fermé jeudi, alors que la cérémonie d’installation de Me Wilfrid Brutus devait officiellement marquer sa prise de fonctions.
D’après une source consultée par ExplosionInfo, la contestation serait notamment liée à la révocation de Me Louicius Brenord, qui dirigeait jusque-là le Tribunal de première instance de Fort-Liberté. Le CSPJ a décidé de le remplacer par Me Wilfrid Brutus, une décision qui suscite de vives réactions au sein du barreau et dans plusieurs secteurs de la population du Nord-Est.
Des inscriptions hostiles au nouveau doyen ont également été constatées sur les murs du tribunal. Leur contenu, particulièrement virulent, illustre le climat de tension qui entoure cette nomination.
Le remplacement de Louicius Brenord contesté
Me Wilfrid Brutus succède donc à Me Louicius Brenord. Selon les informations rapportées, le CSPJ aurait motivé la révocation de ce dernier par des considérations liées à son intégrité professionnelle et morale. Ces motifs sont toutefois rejetés par le Conseil de l’Ordre des avocats de Fort-Liberté.
Selon une source proche du dossier, le barreau de Fort-Liberté aurait, dans une prise de position unanime, demandé au CSPJ de revenir sur sa décision concernant Me Louicius Brenord.
Les avocats estiment que celui-ci accomplissait un travail satisfaisant à la tête du Tribunal de première instance de Fort-Liberté et contestent, en conséquence, son remplacement.
Renand Étienne met en cause plusieurs acteurs
La contestation est également portée par Me Renand Étienne, avocat au barreau de Fort-Liberté. Celui-ci critique vivement la révocation de Me Louicius Brenord et met en cause l’ancien bâtonnier de l’Ordre des avocats de Fort-Liberté, Me Evens Fils.
Dans une interview accordée à un journaliste à Fort-Liberté, Me Renand Étienne a formulé plusieurs accusations à l’encontre de Me Evens Fils. Il affirme notamment que ce dernier ferait l’objet de graves accusations dans le cadre d’un dossier criminel actuellement entre les mains d’un juge d’instruction.
Selon Me Étienne, l’absence d’avancée dans cette procédure aurait conduit Me Evens Fils à rechercher la désignation de juges qu’il considère comme proches de lui, dans le but présumé de faire classer le dossier ou d’en retarder l’examen judiciaire. Ces affirmations constituent des accusations formulées par Me Étienne et n’ont pas été corroborées, à ce stade, par des éléments indépendants présentés dans ce dossier.
L’avocat affirme également que Me Evens Fils aurait cherché à faire établir de faux rapports destinés aux autorités judiciaires à Port-au-Prince, notamment au CSPJ, afin d’obtenir la révocation de certains magistrats et d’empêcher, selon lui, l’examen de dossiers dans lesquels le nom de l’ancien bâtonnier serait cité.
Me Étienne soutient que le dossier concerné doit, quoi qu’il arrive, être présenté devant la justice afin que les responsabilités soient établies et que les personnes reconnues coupables puissent répondre de leurs actes. Il évoque également la mort de deux avocats dans des circonstances tragiques à Ouanaminthe, sans établir de lien judiciaire entre ces décès et les accusations qu’il formule.
Dans des propos particulièrement sévères, Me Renand Étienne accuse par ailleurs Me Evens Fils de corruption au sein du système judiciaire du Nord-Est. Ces accusations, qui relèvent des déclarations de l’avocat, nécessitent elles aussi des vérifications indépendantes.
Opposition au retour de Wilfrid Brutus
Me Renand Étienne s’oppose également au retour de Me Wilfrid Brutus à la tête du Tribunal de première instance de Fort-Liberté. Il estime que cette nomination pourrait, selon lui, contribuer à protéger certains dossiers impliquant Me Evens Fils.
L’avocat affirme également que Me Brutus n’aurait pas apporté de solution satisfaisante aux difficultés rencontrées par la juridiction lors de son précédent passage à sa tête.
Me Renand Étienne demande ainsi au CSPJ de dépêcher une commission d’enquête sur le fonctionnement de la justice dans le Nord-Est durant la période où Me Wilfrid Brutus dirigeait le Tribunal de première instance de Fort-Liberté.
Il qualifie cette période de « défaite totale pour la justice dans le Nord-Est » et déclare : « Aujourd’hui, nous ne pouvons plus revenir avec cette même personne. »
L’avocat appelle également le CSPJ à veiller à ce que les décisions de révocation et de nomination des magistrats ne soient pas influencées, selon lui, par des considérations politiques, le favoritisme ou des intérêts personnels.
La mobilisation s’étend à des organisations locales
La contestation dépasse toutefois le seul cercle des avocats.
La Coordination de résistance contre la dépossession des terres paysannes dans le Nord et le Nord-Est (KRDTPN-NE) a adressé une note à la population du Nord-Est, aux organisations de défense des droits humains, aux organisations internationales ainsi qu’aux conseillers du CSPJ.
Dans cette note, la coordination demande notamment aux autorités de ne pas « livrer la population entre les mains de n’importe qui dans le tribunal de première instance de Fort-Liberté ».
La KRDTPN-NE affirme également que le nom de Louicius Brenord figurait dans la dernière liste de magistrats non certifiés publiée par le CSPJ. L’organisation s’interroge toutefois sur l’absence d’autres magistrats et commissaires qu’elle accuse de maltraiter des personnes démunies et d’accepter de l’argent de la part de justiciables.
Ces accusations, formulées par l’organisation, nécessitent des vérifications indépendantes auprès des personnes concernées et des institutions compétentes.
La KRDTPN-NE réclame une enquête sur Wilfrid Brutus
La coordination affirme enfin que la population de Fort-Liberté s’était déjà mobilisée contre Me Wilfrid Brutus et dénonce son retour à la tête du tribunal.
Selon Milostène Castin, président de la KRDTPN-NE, l’organisation mène depuis plus de deux ans des manifestations pour dénoncer ce qu’elle présente comme les agissements du magistrat.
M. Castin accuse notamment Me Wilfrid Brutus de corruption dans plusieurs dossiers, dont ceux d’Ouanaminthe D'osmond et de Lagon Fagal. Il soutient que certaines de ces procédures concerneraient des conflits fonciers opposant plusieurs familles.
Le responsable de la KRDTPN-NE affirme également que Me Brutus aurait rendu, suspendu puis modifié certaines ordonnances en échange d’argent. Cette accusation, particulièrement grave, n’est toutefois pas étayée dans les éléments disponibles par des preuves indépendantes.
Face à ces contestations, la KRDTPN-NE demande au CSPJ de suspendre le retour de Me Wilfrid Brutus à Fort-Liberté et de diligenter une enquête sur les différentes accusations formulées.
Une justice locale sous tension
L’incident survenu jeudi met en évidence les fortes tensions qui entourent actuellement le fonctionnement de la justice dans le département du Nord-Est.
La révocation de Me Louicius Brenord, la nomination de Me Wilfrid Brutus, les contestations exprimées par le barreau ainsi que les accusations formulées par certains avocats et organisations locales ont créé un climat particulièrement tendu autour du Tribunal de première instance de Fort-Liberté.
À ce stade, les différentes accusations rapportées demeurent des allégations formulées par leurs auteurs. Leur bien-fondé ne peut être établi sans des vérifications indépendantes, notamment auprès du CSPJ,du parquet, des magistrats concernés, du barreau de Fort-Liberté et des personnes directement mises en cause.
Une enquête institutionnelle permettrait, le cas échéant, d’établir les faits, d’identifier les éventuelles responsabilités et de clarifier les conditions ayant entouré la révocation de Me Louicius Brenord ainsi que la nomination de son successeur.
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